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 Le devoir de protéger : L'OTAN étudie la possibilité d'intégrer ce principe - Une situation difficile pour l'ONU et le monde
  Posted by Siriel Admin 2009 Aug 14 - 3:53pm 

Le « nouveau concept stratégique » de l’OTAN*, pour l’élaboration duquel le nouveau secrétaire général Ronald Rasmussen a nommé 12 super-têtes pensantes, pourrait très bien incorporer le concept de «la responsabilité de protéger» chère au Secrétaire-général de l’ONU, Ban Ki Moon. Gareth Evans, qui est un des auteurs de ce concept, participait récemment à un colloque de diverses fondations internationales pro-OTAN au palais d’Egmont à Bruxelles, pour plaider la nécessité pour l’OTAN d’intégrer «la responsabilité de protéger» dans ses objectifs.

Le mouvement de la paix en Belgique a également commencé à discuter de cette question. Avec un point de vue tout différent. Nous vous partageons ici une communication de Arnaud Ghys, pour la CNAPD lors d’un colloque avec Gareth Evans et un exposé de Jean Bricmont, à une table ronde de l’ONU, qui mettent en évidence les ambiguités, voire même les hypocrisies fondamentales de ce concept… pas si nouveau que çà. (C.P. du Comité de Surveillance OTAN)

Note du Siriel-Média : il s’agit de courtes réflexions offertes par des gens ayant été consultés par l’ONU (Gareth Evans, Noam Chomsky, Ngugi wa Thiong’ol ; résumées par Arnaud Ghys et Jean Bricmont) sur cet enjeu très difficile pour le monde. Oui, nous aimerions ou devons intervenir quand nos frères et soeurs sont massacrés, mais trop souvent des gouvernements occidentaux utilisent ce désir pour mener des interventions meurtrières et mensongères. Aussi, nous désirons insister sur le fait que l’OTAN et l’ONU sont deux structures complètement différentes, tellement que les nationalistes des États-Unis aiment bien l’OTAN, mais détestent l’ONU. Tristement toutefois, l’ONU est aussi très limitée démocratiquement : non seulement son Assemblée générale n’est absurdement aucunement souveraine ni décisionnelle, mais ledit «Conseil de sécurité» donne le pouvoir à quelques États se souciant de leurs propres intérêts et ses membres sont les plus grands pourvoyeurs d’armement au monde. C’est pourquoi les gens à travers le monde devraient s’intéresser à ces questions et, idéalement selon nous, démanteler l’OTAN et réformer l’ONU.
* L’OTAN est une organisation militaire composée de 28 pays, dont la direction est principalement entre les mains des pays du G8 (elle prétendra que ce n’est pas le cas, mais il faut regarder la structure réelle du pouvoir au sein de l’OTAN). www.nato.int


Responsabilité de protéger : une approche critique

Historique du concept

Kofi Annan dans son rapport à l’Assemblée générale en 2000 somma l’ONU de répondre à cette question épineuse: des Etats ont-ils jamais le droit de prendre des mesures coercitives – et particulièrement militaires- contre un autre Etat pour protéger des populations menacées dans ce dernier, et si oui, dans quelles circonstances ?

Le concept de « Responsabilité de protéger » est issu du rapport daté de décembre 2001 et rédigé par la Commission Internationale de l’Intervention et de la Souveraineté des Etats, co-présidé par Gareth Evans, qui devait répondre à cette question.

Selon Gareth Evans, avant la Responsabilité de protéger, la souveraineté s’avérait un véritable « permis de tuer » : ce qui se passait à l’intérieur de frontières nationales n’était pas les affaires de la communauté internationale et il n’existait pas de règles concernant les conflits internes (le droit international et la Charte des Nations Unies visant uniquement les rapports entre Etats).

L’avant-propos du rapport est éclairant sur les motivations de ses auteurs : Nous voulons qu’il n’y ait plus jamais d’autre Rwanda, et nous estimons que l’adoption des propositions que nous formulons constitue le meilleur moyen de nous en assurer. L’élan du document est donc donné par un regret de ne pas avoir employé la force pour empêcher le génocide rwandais.

Selon le concept de Responsabilité de protéger, les Etats souverains ont l’obligation de protéger leurs propres citoyens contre des catastrophes évitables, mais s’ils refusent ou ne sont pas en mesure de le faire, cette responsabilité incombe à la communauté internationale.

Cette responsabilité devait s’exprimer en trois temps, dans un continuum :

  • Prévention,
  • Réaction,
  • Reconstruction

Le concept a été intégré dans la déclaration finale du sommet ONU de 2005

138. C’est à chaque État qu’il incombe de protéger ses populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Cette responsabilité consiste notamment dans la prévention de ces crimes, y compris l’incitation à les commettre, par les moyens nécessaires et appropriés.  Nous l’acceptons et agirons de manière à nous y conformer. La communauté internationale devrait, si nécessaire, encourager et aider les États à s’acquitter de cette responsabilité et aider l’Organisation des Nations Unies à mettre en place un dispositif d’alerte rapide.

139. Il incombe également à la communauté internationale, dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies, de mettre en œuvre les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux Chapitres VI et VIII de la Charte, afin d’aider à protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité.  Dans ce contexte, nous sommes prêts à mener en temps voulu une action collective résolue par l’entremise du Conseil de sécurité, conformément à la Charte, notamment son Chapitre VII, au cas par cas et en coopération, le cas échéant, avec les organisations régionales compétentes, lorsque ces moyens pacifiques se révèlent inadéquats et que les autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection de leurs populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité.  Nous soulignons que l’Assemblée générale doit poursuivre l’examen de la responsabilité de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité et des conséquences qu’elle emporte, en ayant à l’esprit les principes de la Charte et du droit international.  Nous entendons aussi nous engager, selon qu’il conviendra, à aider les États à se doter des moyens de protéger leurs populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité et à apporter une assistance aux pays dans lesquels existent des tensions avant qu’une crise ou qu’un conflit n’éclate.

Si le rapport initial évoquait la famine parmi d’autres « catastrophes évitable » pour lesquelles s’exerçait la responsabilité de protéger, celle-ci est donc aujourd’hui restreinte aux cas de

  • génocide,
  • crime de guerre,
  • crimes contre l’humanité
  • nettoyage ethnique

Dans un premier temps c’est à l’Etat lui-même que revient la responsabilité de protéger sa population, dans un second temps, les autres Etats peuvent l’assister dans cet exercice et finalement c’est à l’ensemble de la communauté internationale et si besoin au Conseil de sécurité d’assurer la protection de cette population.  Il n’est pas fait référence à la responsabilité de la population de se protéger elle-même, c’est-à-dire en d’autres termes à la question de la résistance. L’absence de référence au droit de résistance est surtout le signe d’une confiance un peu naïve dans la capacité de la communauté internationale à protéger les populations en souffrance et assez symptomatique d’une forme de paternalisme.

D’après Gareth Evans, le fait que l’emploi de la force soit possible à la fin de ce continuum est essentiel : une fois la « procédure » de la responsabilité de protéger enclenchée, l’Etat ou le groupe visé sait qu’il risque une intervention militaire s’il ne rétablit pas la situation.

Pour les défenseurs de la responsabilité de protéger, il reste trois challenges selon Evans :

  • Un challenge conceptuel : une bonne compréhension internationale de ce que ce concept recouvre et de ce qu’il ne recouvre pas
    • lecture trop étroite : y voir seulement une intervention militaire alors que c’est bien plus que cela (prévention, reconstruction…)
    • lecture trop large : sur la centaine de conflits dans le monde, il n’y a qu’une dizaine de cas auxquels Gareth Evans attribuerait l’étiquette « responsabilité de protéger »
  • Un challenge institutionnel : mettre en place un mécanisme dans les organisations internationales pour assurer qu’il y aura une capacité de réagir.
  • Un challenge politique : même s’il y a une acceptation du concept et les outils institutionnels, il faut la volonté politique pour assurer une réaction concrète.

Souveraineté et sécurité

La souveraineté des Etats, considérée comme absolue depuis le traité de Westphalie, est considérée dans l’optique de la responsabilité de protéger comme conditionnée : un Etat ne peut arguer de sa souveraineté que s’il respecte la souveraineté des autres Etats (responsabilité externe) et la dignité et les droits fondamentaux des populations vivant sur son territoire (responsabilité interne). La nouveauté étant l’accent mis sur cette responsabilité interne.

Le paradoxe est que les interventions menées sous le motif qu’un Etat n’a pas assumé ses responsabilités internes seraient en contradiction… avec la responsabilité externe des Etats interventionnistes.

Parallèlement, avec le concept de « sécurité humaine » (PNUD, 1994), le centre de gravité de la sécurité a glissé de la sécurité des Etats vers la sécurité des personnes, la première (n’)étant (qu’)un moyen de garantir la seconde.

D’abord la prévention

La prévention est la principale dimension de la responsabilité de protéger (…) il faut lui consacrer plus de détermination et de ressources[2].

Il s’agit donc d’épuiser d’abord toute la palette des mesures non militaires (en commençant par les moins intrusives et contraignantes) pour arriver en dernier recours si elles ont toutes échoué à des mesures militaires.

La notion du « dernier recours » est malheureusement très floue et invoquée par nombre d’acteurs, de certains mouvements pour la paix à des chefs d’Etat belliqueux.  En ce sens le travail préparatoire à la Responsabilité de protéger a l’avantage d’offrir une check-list qui précise ce que l’on peut entendre par « dernier recours ».

Existe-t-il un droit d’intervention ?

La Charte des Nations Unies ne reconnaît nullement un droit d’intervention humanitaire. Mais rien n’empêche au Conseil de Sécurité d’autoriser, en application du Chapitre VII de la Charte une action militaire à vocation humanitaire : la situation humanitaire dramatique est formellement assimilée à une « menace contre la paix ».  Le Conseil de Sécurité a déjà par le passé, avant l’adoption du principe de responsabilité de protéger, autorisé des ingérences dans des situations de conflit interne (Rhodésie, Bosnie, Haïti, Rwanda…)

La Responsabilité de protéger n’est pas une nouvelle norme juridique. La responsabilité de protéger doit se conformer à la Charte et aux règles en vigueur.

Y a-t-il une obligation d’intervenir ?

Il n’y a pas d’obligation, notamment parce que les Etats-Unis et certains Etats européens n’en ont pas voulu !  M Bolton, qui représentait les Etats-Unis lors du sommet de l’ONU en 2005 a déclaré que l’obligation d’un Etat de protéger sa population est une obligation juridique tandis que l’obligation d’Etats tiers et de la communauté internationale à protéger cette même population (n’)est (qu’)une obligation morale. Les Etats-Unis ne veulent pas être liés par une règle contraignante l’obligeant à intervenir. La responsabilité de protéger reste donc un geste secourable qui dépend du bon vouloir des Etats qui en ont les moyens militaires.

Qui intervient ?

Même si la décision d’intervenir est prise dans le cadre du multilatéralisme onusien, la mise en œuvre pratique de l’intervention échappe à « la communauté internationale ».

« Les interventions les plus délicates nécessitent le recours à des armées et des moyens logistiques sophistiqués que seul un petit nombre d’Etats ont à leur disposition.  L’intervention, aussi neutre et pacificatrice soit-elle, reste étroitement contrôlée par des logiques de puissance.  Celles-ci, conscientes du coût que représentent pareilles actions, ont inévitablement tendance à réclamer des compensations, voire des bénéfices en échange (…) il y a beaucoup de chemin à faire pour libérer les instruments d’intervention de la tutelle des puissances. »

Les intérêts politiques sont occultés par un discours éthique sur des valeurs universelles qui ne souffre plus la discussion et ne s’ouvre plus à la critique.

Intervenir comment ?

Un des principaux critères d’une action humanitaire est sa neutralité, son impartialité. Il importe de s’assurer qu’une intervention militaire présentée comme humanitaire n’est pas intéressée : plutôt qu’un motif de solidarité, ne faut-il pas voir un moyen de s’implanter dans un pays, d’occuper un territoire stratégique, de mettre la main sur des ressources naturelles, d’installer des bases militaires, d’ouvrir par la force de nouveaux marchés ?

Existe-t-il dans l’histoire des exemples d’interventions militaires désintéressées et motivées par la morale ? (cfr la polémique sur l’intervention américaine lors de la deuxième guerre mondiale cfr Le mythe de la bonne guerre, Jacques Pauwels, Aden)

Même désintéressée, une intervention pourrait s’avérer inutile voire contre productive si elle suscite de nouvelles violences et un ressentiment vis-à-vis des « libérateurs » qui peut nourrir les fanatismes et autres désirs de vengeance.

Une intervention intéressée peut-elle tout de même avoir des effets positifs, sachant qu’elle ne sera pas menée en fonction d’objectifs réellement humanitaires ?

Là encore, l’intervention américaine lors de la seconde guerre mondiale peut être citée en exemple : même si ce n’est pas la « bonne guerre » qui nous est souvent présentée, n’a-t-elle pas eu le mérite de nous débarrasser des nazis ?

Mais la guerre à l’Irak nous donne un contre exemple plus récent : un courant de la gauche tout en n’étant pas dupe du désintéressement de l’intervention américaine, défendait la guerre en Irak comme une opportunité de se débarrasser de la dictature du régime baasiste.  Aujourd’hui, la dictature baasiste a effectivement été renversée. Mais quel bilan six ans après pour le peuple irakien ?  Les conditions de vie de Irakiens sont aujourd’hui à maints égards bien pires que sous la dictature.  La « libération », devenue occupation, a un goût tellement amer qu’elle a fait le lit d’extrémistes de tous poils et augmenté en flèche le nombre de candidats aux attentats.

Contrairement à l’ingérence humanitaire qui était vue comme une opération ponctuelle visant à mettre fin à des massacres, il s’agit donc avec la responsabilité de protéger d’une ingérence sur le long terme, structurelle, qui peut aller jusqu’à la mise sous tutelle de certains territoires et de certains Etats.

L’argument humanitaire

L’ultime argument des tenants de l’intervention militaire est celui du sauvetage de vies humaines : il s’agit d’épargner des « morts et souffrances évitables ».

L’inaction face à des massacres est alors souvent qualifiée de « criminelle ».  Les interventionnistes se placent donc dans une posture morale, voire moralisatrice : ceux qui s’opposent à l’emploi de la force sont des criminels.  L’alternative entre ne rien faire et déclencher une guerre constitue un faux dilemme destiné à discréditer les moyens pacifiques de règlement des conflits.

Si une vie égale une vie, n’existe-t-il pas d’autres moyens (plus pacifiques, plus structurels, moins coûteux tant en vies humaines qu’en moyens financiers) de sauver autant si pas plus de vies ?  L’« inaction criminelle » de la communauté internationale a également été évoquée par Jean Ziegler qui parle de la faim dans le monde comme un crime contre l’humanité.

Les moyens souvent colossaux qui sont affectés à une intervention miliaire ne permettaient-ils pas de sauver bien plus de vies s’ils étaient affectés à la satisfaction des besoins alimentaires, à la lutte contre les épidémies, à l’éducation… Et tout cela sans « dommages collatéraux », sans spirale de la violence impossible à arrêter (il est pus facile de gagner une guerre que de gagner la paix qui s’ensuit). Qu’il suffise de comparer le coût de la guerre en Irak (évalué par Joseph Stiglitz à 3000 milliards de dollars) avec les montants nécessaires pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement.

Cette approche fait l’impasse sur les causes économiques et structurelles (pillages des ressources naturelles..) à l’origine de ces explosions de violence. On lutte ici contre des symptômes. S’attaquer aux causes structurelles reviendrait souvent à s’en prendre aux intérêts des entreprises multinationales…

Reste donc une question presque enfantine : pourquoi protéger un nombre limité de gens avec des armes et beaucoup d’argent quand on pourrait protéger plus de gens sans armes et pour moins d’argent ?

— Arnaud Ghys

Mai 2009 www.cnapd.be


Un monde plus juste et la « responsabilité de protéger »

Alors que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, milite pour la mise en œuvre du nouveau concept juridique de « responsabilité de protéger », le président de l’Assemblée générale, Miguel d’Escoto, invitait quatre intellectuels à éclairer les délégations en présentant leurs analyses.  La table ronde réunissait Gareth Evans (un des auteurs du concept), Noam Chomsky, Ngugi wa Thiong’o et Jean Bricmont, dont nous reproduisons l’intervention.

Le but de mon exposé sera de mettre en question les hypothèses sur lesquelles reposent l’idée et la rhétorique de la « responsabilité de protéger ».

En résumé, je voudrais montrer que les principaux obstacles qui empêchent la mise en œuvre d’une véritable responsabilité de protéger sont précisément les politiques et les attitudes des pays qui en sont les plus enthousiastes partisans, à savoir les pays occidentaux et en particulier les États-Unis.

Au cours de la dernière décennie, le monde a assisté, impuissant, au bombardement, par les États-Unis, de civils innocents en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.  Il est demeuré spectateur lors de l’attaque israélienne meurtrière au Liban et à Gaza.  Nous avons précédemment assisté au massacre, sous la puissance de feu états-unienne, de millions de gens au Vietnam, au Cambodge et au Laos ; et bien d’autres sont morts en Amérique Centrale et en Afrique australe lors de guerres appuyées par les États-Unis. Allons-nous crier, au nom de toutes ces victimes : Plus jamais ! Dorénavant, le monde, la communauté internationale, vous protègera !

Notre réponse humanitaire est oui, nous voulons protéger toutes les victimes. Mais comment, et avec quelles forces ?  Comment le faible sera-t-il jamais défendu contre le fort ?  La réponse à cette question n’est pas seulement humanitaire ou juridique, mais avant tout politique.  La protection des faibles dépend toujours de la limitation du pouvoir des forts.  Le règne de la loi permet une telle limitation, pourvu que la loi soit la même pour tous.  Tendre vers ce but nécessite une combinaison de principes idéalistes et d’une évaluation réaliste des rapports de force existant dans le monde.

Avant de rentrer dans une discussion politique de la responsabilité de protéger, je voudrais souligner que le problème qui se pose ne porte pas sur les aspects diplomatiques ou préventifs de cette doctrine, mais sur l’aspect militaire de la « réponse rapide et décisive » et sur le défi que cela pose au principe de la souveraineté nationale.

La responsabilité de protéger est une doctrine ambigüe.  D’une part, elle est vendue aux Nations Unies comme étant fort différente du « droit d’ingérence humanitaire », notion qui été développée en Occident après la chute des empires coloniaux et la défaite des États-Unis en Indochine.  Cette idéologie se fondait sur les tragédies se produisant dans les pays décolonisés, afin de fournir une base morale aux anciennes politiques d’intervention et de contrôle des pays occidentaux sur le reste du monde.

Cela est parfaitement compris dans la majeure partie du monde.  Le « droit » d’ingérence humanitaire a été universellement rejeté par le Sud, par exemple lors de son sommet à La Havane en 2000 ou lors de la réunion des pays non alignés à Kuala Lumpur en février 2003, peu avant l’attaque états-unienne contre l’Irak.  La responsabilité de protéger tente de faire entrer ce droit dans le cadre de la Charte des Nations Unies, de façon à le rendre acceptable, en insistant sur le fait que l’option militaire doit intervenir en dernier recours et doit être approuvée par le Conseil de Sécurité.  Mais alors, il n’y a rien de légalement neuf sous le soleil.

D’autre part, la responsabilité de protéger est présentée au public occidental comme une nouvelle norme dans les relations internationales, norme qui autorise l’usage de la force sur des bases humanitaires.  Il y a une grande différence entre la responsabilité de protéger, envisagée purement comme doctrine juridique et sa réception idéologique dans les médias occidentaux.

Lorsque l’on envisage l’histoire états-unienne de l’après-guerre, histoire qui inclut les guerres d’Indochine, les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan, du Panama et même de petite Grenade, il est difficile de croire que c’est le droit international ou le respect pour la souveraineté nationale qui empêche les États-Unis d’arrêter des génocides.  Si les États-Unis avaient eu les moyens et le désir d’intervenir au Rwanda, ils l’auraient fait, et aucun droit international ne les en auraient empêché.  Et si une « nouvelle norme » est introduite, elle ne sauvera personne nulle part, dans le contexte des rapports de force politiques et militaires existants, à moins que les États-Unis ne décident d’intervenir, pour des raisons qui leur sont propres.

De plus, il est assez incroyable de voir que les partisans de la responsabilité de protéger parler d’une obligation de reconstruire (après une intervention militaire).  Combien d’argent les États-Unis ont-ils versé comme réparations pour les destructions infligées en Indochine et en Irak, ou à infligées à Gaza et au Liban par un pays qu’ils soutiennent et arment ?  Ou au Nicaragua, auquel des réparations pour les destructions des Contras sont toujours impayées, malgré la condamnation des États-Unis par la Cour Internationale de Justice? Pourquoi espérer que la responsabilité de protéger force à l’avenir les États puissants à payer pour ce qu’ils détruisent, s’ils ne le font pas en vertu du droit existant actuellement ?

Il est vrai que le XXIème siècle a besoin de Nations Unies rénovées, mais pas de Nations Unies qui justifient les interventions unilatérales avec de nouveaux arguments, mais plutôt de Nations Unies qui offrent un support moral à ceux qui cherchent à construire un monde moins dominé par les États-Unis et leurs alliés.  Le but original des Nations Unies était de sauver l’humanité du « fléau de la guerre », en référence aux deux guerres mondiales. Cela devait être accompli par un respect strict de la souveraineté nationale, de façon à empêcher les grandes puissances d’intervenir militairement contre les plus faibles, quel qu’en soit le prétexte. Les guerres menées par les États-Unis et l’OTAN montrent que, malgré des progrès substantiels, les Nations Unies n’ont pas encore atteint leur but originel.  Les Nations Unies doivent continuer leurs efforts en direction de ce but, avant de s’assigner une nouvelle priorité, soi-disant humanitaire, qui en réalité peut être utilisée par les grandes puissances pour justifier leurs guerres futures, en affaiblissant le principe de la souveraineté nationale.

Quand l’OTAN a exercé son droit auto-proclamé d’intervention au Kosovo, où les efforts diplomatiques étaient loin d’avoir été épuisés, il a été applaudi dans les médias occidentaux.  Quand la Russie a exercé ce qu’elle considérait comme sa responsabilité de protéger en Ossétie du sud, elle a été universellement condamnée par les mêmes médias occidentaux.  Quand le Vietnam est intervenu au Cambodge (mettant fin au régime des Khmers Rouges) ou quand l’Inde est intervenue dans ce qui est aujourd’hui le Bangladesh, leurs actions ont été sévèrement condamnées en Occident.

Tout cela indique que les gouvernements, médias et ONG occidentaux, s’autoproclamant « communauté internationale », évalueront la responsabilité de tragédies humaines très différemment, selon qu’elle se produit dans un pays dont le gouvernement est, pour une raison ou une autre, jugé hostile par l’Occident, ou dans un pays ami.  En particulier, les États-Unis feront pression sur l’ONU pour faire adopter leur propre vision des évènements. Les États-Unis ne choisiront pas toujours d’intervenir, mais ils utiliseront néanmoins la non-intervention pour dénoncer les Nations Unies et pour suggérer que celles-ci devraient être remplacées par l’Otan comme arbitre international.

La souveraineté nationale est parfois stigmatisée par les promoteurs de la responsabilité de protéger comme étant une « autorisation de tuer ». Il est bon de se rappeler pourquoi la souveraineté nationale doit être défendue contre de telles accusations.

Tout d’abord, la souveraineté nationale est une protection partielle des faibles contre les forts. Personne ne s’attend à ce que le Bangladesh intervienne dans les affaires intérieures des États-Unis pour les forcer à réduire leurs émissions de CO2, en invoquant les conséquences catastrophiques que celles-ci peuvent avoir pour le Bangladesh.  L’ingérence est toujours unilatérale.

L’ingérence états-unienne dans les affaires intérieures des autres États prend des formes multiples mais est constante et viole toujours l’esprit et souvent la lettre de la Charte des Nations Unies. Bien qu’ils prétendent agir en fonction de principes tels que la liberté et la démocratie, les interventions des États-Unis ont eu des conséquences désastreuses : non seulement les millions de morts causé directement ou indirectement par les guerres, mais aussi le fait d’avoir « tué l’espoir » de centaines de millions de gens qui auraient pu bénéficier des politiques sociales progressistes initiées par des personnes telles que Arbenz au Guatemala, Goulart au Brésil, Allende au Chili, Lumumba au Congo, Mossadegh en Iran, les Sandinistes au Nicaragua ou le Président Chavez au Venezuela, qui ont tous été systématiquement subvertis, renversés, ou tués avec le soutien plein et entier de l’Occident.

Mais ce n’est pas tout. Chaque action agressive des États-Unis provoque une réaction. Le déploiement d’un bouclier anti-missile produit plus de missiles, pas moins.  Bombarder des civils- que ce soit délibérément ou par dommage collatéraux-produit plus de résistance armée, pas moins.  Chercher à renverser ou à subvertir des gouvernements produit plus de répression interne, pas moins.  Encourager les minorités à faire sécession, en leur donnant l’impression, souvent fausse, que la « seule superpuissance » viendra à leur secours si elles sont réprimées, produit plus de violence et de haine, pas moins.  La possession par Israël d’armes nucléaires encourage d’autres États du Proche-Orient à posséder de telles armes.  Les tragédies en Somalie et dans l’Est du Congo sont dues en grande partie à des interventions étrangères, pas à leur absence.  Pour prendre un exemple extrême, qui est un des exemples préférés d’atrocités citées par les partisans de la responsabilité de protéger, il est très peu probable que les Khmers Rouges auraient pris le pouvoir au Cambodge, sans les bombardements états-uniens massifs et « secrets », suivis par un changement de régime organisé par les États-Unis qui déstabilisa complètement ce malheureux pays.

L’idéologie de l’ingérence humanitaire fait partie d’une longue histoire d’attitudes occidentales par rapport au reste du monde.  Quand les colons ont débarqué sur les côtes des Amériques, de l’Afrique ou de l’Asie orientale, ils ont été horrifiés de découvrir ce que nous appellerions des violations des droits de l’homme et qu’ils appelaient des « mœurs barbares » : sacrifices humains, cannibalisme ou femmes aux pieds bandés. Ces indignations, sincères ou calculées, ont, de façon répétée, été utilisées pour couvrir les crimes des pays occidentaux : esclavage, exterminations des populations indigènes et pillage systématique des terres et des ressources. Cette attitude d’indignation vertueuse continue à ce jour et est à la base de l’idée que l’Occident a un « droit d’intervenir » et un « droit de protéger », tout en ignorant les régimes oppressifs considérés comme « amis », la militarisation et les guerres sans fin, ainsi que l’exploitation massive de la force de travail et des matières premières.

L’Occident devrait tirer des leçons de sa propre histoire. Concrètement, qu’est-ce que cela voudrait dire ?  D’abord, garantir un respect strict du droit international de la part des puissances occidentales, implémenter les résolutions de l’ONU concernant Israël, démanteler l’empire des bases états-uniennes ainsi que l’OTAN, cesser toutes les menaces concernant l’usage unilatéral de la force, lever les sanctions unilatérales, en particulier l’embargo contre Cuba, arrêter toutes les formes d’ingérences dans les affaires intérieures des autres états, en particulier toutes les opérations des « promotions de la démocratie », de « révolutions colorées » ainsi que l’exploitation de la politique des minorités.  Ce respect nécessaire pour la souveraineté nationale signifie que le souverain ultime de chaque État-nation est le peuple de cet État, dont le droit à remplacer des gouvernements injustes ne peut pas être usurpé par des puissances étrangères supposées bienveillantes.

Ensuite, nous pourrions utiliser nos budgets militaires disproportionnés (les pays de l’Otan couvrant 70 % des dépenses militaires mondiales) pour mettre en place une forme de keynésianisme global : au lieu de demander des « budgets équilibrés » dans les pays en développement, nous devrions utiliser les ressources gaspillées en dépenses militaires pour financer des investissements massifs dans l’éducation, la santé et le développement.  Si cela semble utopique, ce ne l’est pas plus que l’idée selon laquelle un monde stable sera produit par la façon dont la « guerre à la terreur » est poursuivie actuellement.

Les défenseurs de la responsabilité de protéger peuvent répondre que ce que je dis ici est à côté de la question et « politise » inutilement le débat, puisque, d’après eux, c’est la communauté internationale qui interviendra, avec, en plus, l’approbation du Conseil de Sécurité.  Mais, en réalité, il n’existe pas de communauté internationale. L’intervention de l’Otan au Kosovo n’a pas été approuvée par la Russie et l’intervention russe en Ossétie du Sud a été condamnée en Occident.  Aucune de ces interventions n’aurait été approuvée par le Conseil de Sécurité. Récemment, l’Union africaine a rejeté l’inculpation par la Cour pénale internationale du président du Soudan. Aucun système de justice ou de police internationale, qu’il s’agisse de la responsabilité de protéger ou de la CPI, ne peut fonctionner sans un climat de confiance et d’égalité.  Aujourd’hui, il n’y a ni égalité ni confiance entre l’Ouest et l’Est, ou entre le Nord et le Sud, en grande partie à cause des politiques américaines récentes.  Si nous voulons qu’une version de la responsabilité de protéger fonctionne dans le futur, nous devons d’abord construire une relation d’égalité et de confiance, et ce que je dis ici aborde le fond du problème.  Le monde ne peut devenir plus sûr que s’il devient d’abord plus juste.

Il est important de comprendre que la critique faite ici de la responsabilité de protéger ne se base pas sur une défense « absolutiste » de la souveraineté nationale, mais sur une réflexion à propos des politiques des pays puissants qui forcent les pays faibles à utiliser la souveraineté comme bouclier.

Les promoteurs de la responsabilité de protéger présentent celle-ci comme le début d’une ère nouvelle. Mais, en réalité, elle signale la fin d’une ère ancienne.  D’un point de vue interventionniste, la responsabilité de protéger est un recul, au moins en parole, par rapport au droit d’ingérence, et celui-ci était un recul par rapport au colonialisme classique.  La principale transformation sociale du 20ème siècle a été la décolonisation.  Ce mouvement continue aujourd’hui dans l’élaboration d’un monde réellement démocratique, dans lequel le soleil se sera couché sur l’empire américain, comme il l’a fait sur les empires européens du passé. Il y a quelques indications que le président Obama comprend cette réalité et il faut espérer que ses actions suivent ses paroles.

Je veux terminer par un message pour les représentants et les populations du « Sud ».  Les vues exprimées ici sont partagées par des millions de gens en « Occident ».  Cela n’est malheureusement pas reflété par nos médias. Des millions de gens, y compris des États-uniens, rejettent la guerre comme moyen de résoudre les conflits internationaux et s’opposent au soutien aveugle de leurs gouvernements à l’apartheid israélien.  Ils adhèrent aux principes du mouvement des pays non alignés de coopération internationale, dans le respect strict de la souveraineté de chaque État, et de l ’égalité des peuples.  Ils risquent d’être dénoncés par les médias de leurs pays comme anti-occidentaux, anti-américains ou antisémites.  Mais, en ouvrant leurs esprits aux inspirations du reste du monde, ce sont eux qui incarnent ce qu’il y a de véritablement valable dans la tradition humaniste occidentale.

— Jean Bricmont

New York, le jeudi 30 juillet 2009

Source : Réseau Voltaire – www.voltairenet.org
repris par « dossiers de l’Afghanistan » n° 281 du 10.8.2009.

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Pratiques incohérentes, sélectives et illégales du « droit à l’ingérence armée » pour des raisons humanitaires
Réflexion et information sur la réalité internationale actuelle, environ 15 pages.
— Michaël Lessard, MA Relations internationales.

L’Afghanistan version « télé-réalité »: certaines nouvelles disparaissent en Amérique du Nord
— bref article en ligne de Michaël Lessard sur des aspects humains de l’intervention de l’OTAN en Afghanistan, incluant un lien vers le mémoire du Collectif de Québec pour la paix

 
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